lundi 28 septembre 2015

Vivre cent-cinquante ans





Parfois, je me dis que la vie est mal faite et que la mort est très parfaite. Coupante, déchirante, cisaillante, la mort. Alors que la vie est oscillante, passionnante, chiante, exténuante. Toutes ces choses marrantes me hantent.

Je voudrais vivre cent-cinquante ans, ainsi, je comparerais deux siècles, même trois puisque je suis de 1981. Je m’engagerais à écrire un livre sur l’évolution anthropologique de l’humanité jusqu’au XXIIe siècle. Encore faudrait-il que ma cervelle puisse encore se prêter à ce jeu érudit. Ce qui n’est pas gagné.

Vivre cent-cinquante ans présenterait de nombreux avantages, encore faudrait-il que mon corps suive. Pour être dépendant du bon vouloir de l’Etat français une cinquantaine d’années, autant crever à quatre-vingt ans comme tout le monde.

Vivre cent-cinquante ans, d’accord, mais sans perdre cette forme d’agilité physique, qui est favorable à la bandaison. Bah, ce n’est pas que j’entamerais une nouvelle collection de conquêtes à la Casanova à mes quatre-vingt dix ans (mon physique ne s’y prêterait pas, quoiqu’une certaine expérience globale de baise (presqu’un siècle tout de même...) pencherait sans doute dans la balance, à l’heure de la grande sélection naturelle. Mais je serais bien ingénu de ne pas profiter de ce rabe octroyé par la vie pour ne pas me défouler les glawis avec de jolies filles des temps futurs.

À cent-quarante trois ans, je mentirais bien entendu sur mon âge pour passer mes sept dernières années - chiffre magique - dans une forme de luxure glorieuse. Si l’humanité n’existe pratiquement plus à ce moment, offrant le paysage singulier de conflits entre tribus cannibales, sur une terre partiellement irradiée et totalement déboisée, je repeuplerais le monde avec une belle indigène. C’est une façon d’acheter un peu d’éternité à bon prix avant de clamser.

Oui, vivre cent-cinquante ans me permettrait de connaître trois siècles de gloire et de décadence.

Papy rejoindra la terre, après ces dernières insouciantes galipettes, fort de son experience. On retrouvera son journal flottant sur l'horizon mazouté, après l'enième guerre nucléaire et l'éradication des autres espèces qui offrait en des temps lointains une certaine variété de paysages.

Il s'agirait d'une alternative intéressante en soi, avec un dénouement somme toute classique.

Etienne Milena, le 28 septembre 2015

samedi 19 septembre 2015

Ludwig Winder, l'oublié






Le devoir (Die Pflicht) de Ludwig Winder est un grand roman, construit comme une tragédie grecque, où tout semble obéir aux choix précis d'un horloger, concentré, obsédé par le bon fonctionnement de l'objet qu'il manipule, réglant tous les mécanismes de son oeuvre avec dextérité.


Les citations que je vais faire sont toutes de mon cru, puisqu'à l'heure où toutes sortes de cochonneries sont publiées en France, aucun vendeur de papiers (excepté en Espagne, en 2014) n'a eu l'idée, somme toute saine et normale, de traduire et de publier Winder, un écrivain de premier plan de la littérature mondiale, dans notre si belle langue. Il est bien plus commun de publier de nos jours des récits auto-fictifs dérisoires, que de s'intéresser à de grands hommes, ceux "dont les petits s'évertuent d'effacer jusqu'aux noms" (Calaferte).


L'histoire du Devoir est des plus simples: Josef Rada est un terne fonctionnaire tchèque qui travaille dans le Ministère du Trafic de son pays. Il est à la fois dévoué à sa tâche et à sa femme Marie et son fils Edmund. Son éternel devoir, qu'il accomplit sans se plaindre, est ce travail que lui a assigné l'existence. Sa vie, banale, semble dénuée d'intérêt, et les premières pages la relatent avec une économie de moyens qui donnera le ton à l'ensemble de l'oeuvre : "Dans la rue, on ne pouvait percevoir rien d'insolite. C'était une matinée froide; il avait neigé. Rada repassait mentalement une table de tarifs qu'il devait élaborer. C'était un grand spécialiste en matière tarifaire. Quoiqu'auxiliaire subalterne (il n'était pas passé par l'Université), peu d'experts étaient capables de se mesurer à lui dans ce domaine. Il confectionnait les tables les plus complexes, que son chef, le directeur de la section, remettait au Ministre, en les présentant comme étant de son fait.

Les critiques de Winder sont toujours voilées, pour ne pas créer de déséquilibre dans l'harmonie de son récit. L'ironie noire dont il use fait immanquablement penser au Kafka de la Colonie PénitentiaireWinder fut un grand journaliste, dont les articles aiguisés (principalement pour le Zeit) connurent un succés colossal, jusqu'à sa mort en exil, en Angleterre, un an après la fin de la guerre. L'écrivain fut un ami intime de Musil, et l'un des personnages du Devoir porte le nom de l'écrivain autrichien : il s'agit d'une sorte de double de Rada qui mourra à ses côtés. On pourrait considérer Le devoir comme l'oeuvre testamentaire de Winder puisqu'elle est posthume. 

Il fut l'ami de Max Brod et membre du groupe littéraire Prager Kreist (le cercle pragois): la filiation avec Kafka est évidente, je l'ai dit, cela malgré le fait que Winder use d'indices spatiaux-temporels tangibles se référant à des réalités historiques précises et ne s'encombre pas de paraboles (bien que celle du résistant amoureux des fleurs en soit une magnifique). Le roman traite en effet d'un évenement majeur : l'entrée des troupes d'Hitler en Bohème et en Moravie et la résistance héroïque des tchèques. À l'arrivée des allemands, dans le livre, l'équilibre est brisé, la vie de Rada dessine une spirale irrévocable qui le mènera fatalement à la mort. Mais la cassure est peut-être artificielle et une autre lecture est possible. La machine infernale de son travail préfigurait déjà l'entrée du personnage dans l'Histoire avec sa grande hâche. Pour retracer ce fatum, jamais Winder ne se départ d'une prose chirurgicale, empruntant parfois un style musical, fait de répétitions qui font paradoxalement penser à Péguy´ou aux grand mouvements circulaires de la caméra de Lanzmann. La fiction sert à filtrer un témoignage véridique, à s'en distancier pour le rendre irréfutable par le biais de l'art.


Rada est promu à la section III du Ministère grâce à l'aide du traître Fobich. Ce dernier, un tchèque à la solde des nazis, éprouve de la reconnaissance envers le subalterne Rada, lequel, une quarantaine d'années auparavant, l'a sauvé de la noyade. Il tient à payer sa dette: c'est son devoir à lui. Mais Rada se montre récalcitrant envers cette promotion voulue par le traître. Les membres de la résistance tchèque l'incitent pourtant à l'accepter, pour fournir des informations cruciales en vue de prochains sabotages (des déraillements) qui seront autant de coups portés à l'ennemi. Le triste Rada se mue peu à peu en héros malgré lui. Son excellente mémoire, ses calculs, sa parcimonie, lui seront d'un grand secours.

Il s'engagera sans doute par désespoir plus que par humanisme. Son propre fils est en effet emmené en camp de concentration. Mais il n'a plus rien à perdre. Sa propre famille ne compte plus à ses yeux. Sa propre condamnation, fortement envisageable, ne lui déplaît plus.


"Il ne monta pas dans un tramway car il voulait être seul à ce moment. Il traversait des rues animées, seul et isolé comme dans une forêt solitaire. Il n'avait pas la sensation d'avoir outrepassé les dimensions de sa modeste existence, de ses modestes capacités et de sa modeste raison de vivre. L'idée qu'il avait fait preuve du caractère intrépide d'un héros ne l'avait pas traversé. Il aurait pensé qu'on se moquait de lui si on lui avait dit que cela avait été une tâche très ardue qui avait nécessité beaucoup de courage. Mais sur la route le menant chez lui, il comprit peu à peu qu'il avait laissé tomber ses vieux devoirs, qui supposaient pour lui une charge aimée et pesante, parce qu'un nouveau devoir l'exigeait, plus pesant encore."

"Il eut des difficultés à laisser là ses vieux devoirs. Il avait cru, durant des décennies, que l'accomplissement de ces devoirs constituait l'essence de sa vie. Mais sa vie avait cessé de lui appartenir. Jamais il n'avait tenu en grande estime la valeur de sa vie. Jamais il n'avait médité sur lui-même et sur la valeur de son existence, mais il avait toujours eu l'idée claire qu'un petit fonctionnaire qui se préoccupait uniquement du bien-être de sa famille ne devait pas tenir la vie en grande estime. Il y avait un nombre incalculable de fonctionnaires seulement préoccupés du bien-être de leurs familles. Chacun était un membre insignifiant de la race humaine, mais chacun avait sa raison d'être au moment de se préoccuper du bien des siens. Lui aussi, Joseph Rada, avait eu, pour ce motif, sa raison d'être. À présent, il avait cessé de se préoccuper du bien-être de sa famille. Il n'était plus le protecteur de cette dernière, mais plutôt, selon tous les pronostics, son destructeur. Si Edmund et Marie était capturés et exécutés par les bourreaux, il le seraient à cause de son oeuvre, par sa faute. Le nouveau et cruel devoir qu'il avait accompli devait former, à partir de maintenant, l'essence de sa vie. Il était satisfait parce qu'il avait reconnu son devoir. Il était satisfait car il avait échappé au danger de ne pas le reconnaître. Ayant échappé à ce danger, rien ne pouvait plus lui arriver."


Cette contradiction entre le devoir et la culpabilité, entre le secours et l'action criminelle est savamment mise en exergue par Winder. Elles peuvent cohabiter chez un même homme. Jeune garçon, Fobich, le collabo, fut sauvé des eaux par Rada. Le même Rada, en voulant le sauver de nouveau, entraînera sa mort. Le lecteur est engagé dans une casuistique puissante. Il est témoin de l'oscilloscope d'une morale qui se forge devant lui, qui ne se prête que difficilement au jeu des définitions,


À un niveau plus prosaïque, je me suis par exemple souvent posé des questions sur cet affairement égoïste que montrent les familles en public. L'union qu'on décèle parfois, au demeurant légitime sous bien des aspects, exclut toute alterité. Le privilège sera toujours donné à l'enfant, au mari, à l'épouse, en un mot au lien direct et immédiat, quand bien même cela passerait par la mort de tout le reste. L'amour maternel? Mais si un assassin proposait à une mère deux alternatives, sacrifier son enfant et en sauver mille autres, ou sacrifier mille enfants pour sauver le sien, douterait-elle un seul instant? Ce bel instinct maternel est très peu soucieux du sort du reste de l'humanité, et très peu maternel en soi. Nous en ferions autant... L'instinct maternel est d'ailleurs une forme très raffinée de narcissisme, d'amour inconsidéré pour sa proche chair.

Il existe d'autres manières d'appréhender l'existence, de chercher d'autres formes de transcendance que ce genre de clivages dictés par l'espèce. C'est la matière des bons livres.

Le devoir parle de tout cela, et de cette masse informe du subconscient, du fond de nos existences. Peut-il y avoir une vie humaine sans morale, sans "il faut", sans commandement de ce qu'il y a de beau en nous? Cette beauté n'est-elle pas relative pour chacun ? N'y-a-t il pas des balises infranchissables, comme l'homicide, l'exploitation des corps? Le nier ne serait-il pas faire un pas vers le fascisme et d'autres systèmes fonctionnant par la pulsion morbide? Plutôt que créer une oeuvre moralisatrice, Winder montre la somme de possibilités qu'il reste à l'homme pour se concocter un destin, dans le respect de l'autre, du monde que chacun incarne à sa manière.

Etienne Milena

Citations non-utilisée pour cet article


"C'était l'époque du régime "tranquille". On pendait seulement les saboteurs que l'on avait pris en flagrant délit. Mais que quelqu'un soit pris la main dans le sac était très rare. Le peuple était paralysé. La moindre résistance semblait vouée à l'échec. Que pouvait obtenir la lutte clandestine alors que l'Europe s'était soumise au vainqueur et que seule l'Angleterre continuait de combattre? L'Angleterre toute seule ne pouvait pas aider les peuples vaincus et opprimés d'Europe. Le baron Neurath disait: "Peuple tchèque, je suis ton protecteur, je veux t'aider. Soumet-toi et je t'aiderai. Abandonne ta résistance et je te prêterai mon aide." Presque éteinte, et proche de la désespération, la voix de la résistance chuchotait : "Résistez!". Et le peuple l'écouta."

"Hitler destitua le baron Neurath. Le chef supérieur du groupe des S.S., le général de la police Heydrich, le remplaça. Le peuple tchèque ignorait le nom d'Heydrich et disait: "Le vieux Protecteur n'a rien pu faire avec nous, le nouveau non plus ne pourra rien faire."
Il y avait à peine une centaine de tchèques qui connaissaient le nom d'Heydrich. Tous ceux qui le connaissaient eurent le coeur serré.
Heydrich arriva et se dirigea à Hradcany. C'était un homme jeune, grand, svelte et blond. Les tchèques qui n'avaient jamais entendu son nom furent effrayés par son sourire. C'était le sourire d'un assassin pervers se penchant sur sa victime.
Il sourit quand il reçut le vieux et tremblant "président de la nation" et les membres du "Gouvernement" tchèque. En souriant, le nouveau chef leur dictait ses ordres. En souriant, il leur dit qu'il mettrait de l'ordre en Bohème et en Moravie. En souriant, il s'assit devant le bureau du grand philantrope Masaryk et lut les rapports.
Il survola seulement les rapports de la Gestapo relatifs aux actes de sabotage et les tentatives de résistance de la population tchèque. Il écouta sans grande attention les récits oraux de ses agents et des officiers. Il savait ce qu'il avait à faire; la seule chose importante était la méthode qu'il pensait appliquer. Il était convaincu qu'avec cette méthode, il ferait plier le peuple tchèque.
Lors des trois premiers jours après son arrivée, il fit exécuter cent douze tchèques et juifs. Dès lors, il ne se passa pas un jour sans exécution. Sur le bureau d'Heydrich il y avait des listes et des nomenclatures. Il en sortait le nom d'un village ou d'une ville et ordonnait de poursuivre en justice tous les ennemis du Troisième Reich qui y résidaient. Celui qui était poursuivi en justice était condamné à mort. Celui qui était condamné à mort était exécuté dans un laps de vingt-quatre heures. La deuxième semaine, Heydrich établit un programme hebdomadaire. Il était aussi bref qu'un menu qui prévoit un plat par jour. Il disait :

Dimanche: saboteurs
lundi: bouchers
mardi: auditeurs de radio
mercredi: détenteurs d'armes
jeudi: propagateurs de rumeurs
vendredi: conspirateurs
samedi: espions"




lundi 14 septembre 2015

Ailleurs avec Wild Frank





Qu'est-ce que la littérature ?
"No materials exist, for a full and satisfactory biography of this man" dit Melville en parlant de Bartleby. Il est intéressant de constater que les français ont traduit "scrivener" par "écrivain", comme si, inconsciemment, ils ne voulaient jamais séparer le motif littéraire de la littérature elle-même. Avec Musil mais surtout  Kafka, dont Ludwig Winder reprendra certains traits (comme ces personnages sans réel intérêt littéraire manifeste), sans oublier Pessoa, les auteurs du XXe siècle ont abandonné progressivement l'idée de biographie des personnages. Comme si ce qui se jouait en littérature était ailleurs et que la banalité des professions et des désirs, leurs servaient à définir de meilleure façon cet ailleurs de la littérature.



A la télévision hier, le programme Wild Frank, au Népal. Cet espagnol quarantenaire jure à chaque instant, son côté potache fait fureur ici. Cela vaut largement un film d'art et d'essai sur les gens de la rue. Mais nous sommes dans la jungle. Frank va se rouler dans la boue avec les éléphants, n'hésite pas à attraper une vipère de Russell qui lui crache son venin au visage et l'aveugle un long moment. Je me souviens de Bear Grylls il y a quelques années de cela, qui, en voulant se nourrir du miel d'une ruche sauvage, se fit piquer par une abeille, traversa un désert la gueule enflée, lutta contre un serpent cobra, l'étripa, puis le dépeça. Il urina ensuite dans la peau du serpent, noua ce tuyau rempli de pisse autour de son cou et en but le contenu au milieu du désert. Je l'avais déjà vu essorer une bouse de vache en Afrique, pour se désaltérer.


Je repense à l'ailleurs, et je ne sais pas s'il existe une autre condition pour créer quoique ce soit, même dans la routine d'un jour de pluie.

samedi 12 septembre 2015

La rentrée



Anonyme




La rentrée des classes est la seule qui vaille. On revoit ses amis, on étudie, on retrouve une certaine routine, une certaine discipline. Ces années-là nous manquent lorsque nous tombons dans le monde de l'adulterie, de l'inquiétude du salariat, des traites et des calculs mesquins. Tout cela m'invite à respecter le travail des professeurs. J'ai été un élève turbulent qui s'est adouci par l'action bienveillante de certains d'entre eux, lesquels n'avaient d'ailleurs rien à y gagner. De nombreux élèves furent sauvés par ces gens si fustigés, de l'exécrable joug des familles, de leur violence et de leur stupidité. L'école fut mon refuge. Le collège ma cour de récréation. Le lycée, l'espace de mes amourettes, presque toujours platoniques d'ailleurs (je me suis rattrapé plus tard à la fac).

Les professeurs nuls, il y en eut, comme dans chaque corporation. Médiocres et méchants, en perpétuelle carence d'imagination et d'empathie, ils se vengaient sur les élèves qui ne suivaient pas leurs pas. Les plus doués étaient leurs cibles privilégiées.

Ma professeur de mathématiques, lors de mon année de 4e, se plaisait à nous humilier. Elle nous disait que nous étions des ratés, ce que certains ont d'ailleurs cru. Nous, adolescents boutonneux peu inspirés par l'étude, branleurs compulsifs au physique souvent ingrat, n'avions pas besoin de cela. C'était il y a vingt ans.


Enfin, tout cela pour dire que mon esprit suit toujours ce temps scolaire, fait d'impulsions et de mille curiosités. Le temps social du travail sérieux sert à nous engloutir et nous ratatiner. "La médecine, cette merde" disait Céline. On peut extrapoler et dire que bien peu d'emplois ne nous aliènent pas et ne nous dessèchent pas prématurément. Il faudrait parfois prendre l'exemple des enfants. Ils sont mieux organisés et souvent plus cultivés que leurs parents: demandez à un adulte de vous parler de Roncevaux, il sèchera piteusement. Ce n'est d'ailleurs pas bien grave. En revanche, un élève de cours moyen sera plus perspicace, il vous répondra avec plaisir, après vous avoir montré son dernier chef d'oeuvre, car les dessins d'enfants sont ce qui se fait de mieux sur le marché de l'art contemporain. Il vous racontera également quels instruments dialoguent dans les Quatre saisons de Vivaldi, comment séparer le grain de l'ivraie après la récolte, comment distinguer les champignons comestibles des vénéneux, tandis que Papa et Maman, eux, parlent de leur nouveau parquet flottant, de la nouvelle voiture des voisins, ou éructent  sur Joséphine Ange gardien, et d'autres nains à leur portée.

jeudi 10 septembre 2015

Ma clé USB

















J’ai fait tenir mon entière existence,
dans les 8 grammes de ma clé USB.

Je ne sais pas si elle s’est alourdie,
ni même si elle a retenu la moindre phrase
de mon ébranlement intérieur.

Ma clé USB ne craint pas les intempéries,
Ni le feu qui guette, imperceptible.
Pour cela, je lui fais confiance, je la tiens dans ma poche.

Si je m’échappe de la ville,
je peux toujours hiberner dans une zone de moindre risque,
ressasser mes 16 Gigabytes de douloureuses introspections
Marmonner, impénitent, mon insatisfaction globale
Je peux aussi m’effondrer sur la route,
reçevoir la balle perdue d’une partie de chasse,
Singer l’agonie.
Qu’on me fasse les poches,
Que restera-t-il ? 

Une clé USB hermétique et tenace
Que le voleur jettera dans les broussailles,

Un fond d’éternité rendu à la terre,

Biodégradable comme tout le reste.

samedi 5 septembre 2015

Les trois classes d'individus







Je me promène avec B., mon grand ami architecte, dans les rues de notre ville castillane. Son air jovial d’adolescent quarantenaire me distrait de moi-même, de tout ce poids superflu. Il s’arrête à chaque édifice et me livre une anecdote sur l’auteur de l’oeuvre qui se dresse devant nous, car il connaît tous les membres de cette corporation. Ça fuse. « Este es un tonto de remate: mira que idiotez que este hombre » (« celui-ci est con à bouffer du foin: regarde l’idiotie de cet homme. ») me dit-il en me montrant un bloc surmonté de deux cheminées grotesques. C’est vrai que cet espace grand guignolesque ne réjouit pas la rétine. Nous bifurquons vers une autre zone. « Este es un pedante » (« celui-ci est un pédant. »), clame-t-il devant un hôtel post-franquiste imposant. Il est vrai qu’on devine une personnalité sans grandes idées dans ces formes stridentes. Un plouc en cravates, du genre banquier. « Efectivamente » me confirme B., je viens de décrire l’auteur de ce sinistre repère à rentiers désoeuvrés, que B. connaît personnellement.  Puis nous nous arrêtons devant une école de Beaux-Arts: là, il se fait doux comme un agneau, presque mélancolique: « Mira este, se suicidó: amaba exesivamente a la vida » (« celui-là s’est suicidé: il aimait excessivement la vie »). Nous admirons le bâtiment moderniste de couleur jaune et bleue. Tout s’enchevêtre avec une élégance discrète. Les oiseaux chantonnent, comme pour acquiescer. « Una persona deliciosa. » ajoute mon ami.

B. m’a rappelé ces lecteurs qui choisissent les livres en fonction du visage de leurs auteurs.

Il a face à la laideur des bouffées de haine que je ne m’explique pas. L’architecture est selon lui comme la chirurgie esthétique, mais imposée à des milliers de personnes. Mais on peut difficilement se dépêtre d’un bâtiment qui défigure un paysage, alors qu’un nez boursouflé peut être transformé par un coup de bistouri. Ce qui est en soi révoltant.

Je lui parle d’Ashgabat, et de Tel Aviv. Si j’avais été dictateur, j’aurais choisi d’exercer ma profession en Turkménistan, pour faire défiler mes armées dans ces amples avenues de marbre immaculé ouvertes au grand jour. Mon palais aurait cette touche d’indolence orientale dont les turkmènes raffolent.
Nous nous asseyons à la terrasse d’un bar tenu par un couple d’homosexuels bosniaques, ce qui consolide la tournure cosmopolite de notre promenade.

B. aime ma classification antropologique des classes d’individus. Il l’utilise à tout bout de champ. Il y en bien trois selon moi : les hommes de désir, les consommateurs et les fétichistes.

L’homme de désir est un homme d’action, il agit par négation du réel et se projette incessamment. La virilité est sa vertu. Il a besoin de scruter l’horizon, de chasser, de construire.

Le consommateur jouit et jette. Il ne fait que cela. C’est l’écrasante majorité. Peu d’imagination est ce qui le caractérise le mieux.
L’homme d’église par exemple fait partie de cette classe. Car le dévôt ensoutané consomme Dieu comme d’autres les yaourts allégés en sucre.

Le fétichiste, lui, ne s’intéresse à la vie que pour en garder une trace, une histoire à se raconter. Il collectionne les morceaux du réel et, s’il consomme son amour, c’est surtout « l’idée » de l’amour qui fait partie du champs de ses obsessions. Sa femme peut déguerpir, il se construira des songes consolateurs. Les fétichistes sont les écrivains plus que les peintres. Il peut entrer une part de narcissisme dans cette classe d’individus, mais la solitude ne leur est pas une charge. Il n’ont pas besoin d’applaudissements pour survivre. Ils sont leur propre coopérative auto-suffisante. Leur propre prison dorée... quoique parfois sordide.

A mon goût pour les supermarchés et les bibliothèques publiques, je me sens proche del « hombre de la multitud », mais je déplore tout de même que les autres espèces soient en voie de disparition, alors il me plaît de penser que je navigue parfois entre les deux autres, comme B.

Enfin, si je n’ai pas un petit creux avant.

Etienne Milena ©

L'empire de la lucidité







jeudi 3 septembre 2015

Le grand ménage





Ce matin, j’ai fait le ménage. 

Je fais partie de la première génération qui a pu échappé au service militaire, mais j’ai gardé l’habitude de frotter le sol et remuer la poussière sans ordre depuis en-haut dès mon plus jeune âge. Cela me permet également d’écouter de vieilles musiques oubliées sur ma radio, qui lit les Mp3. Emile et image ou Félix Gray font mon ravissement. Ça repose l’esprit. Cette déconnexion progressive des neurones est en même temps très utile. On sort de cette méditation avec un appartement remis à neuf, et des sols qui brillent et sentent le citron. 

C. a essayé de me pousser il y a peu dans une classe de méditation, c’était dans le sous-sol d’une entreprise de co-working. Des câbles pendaient au plafond, on aurait dit que nous allions entamé quelque orgie dans un hangar désaffecté ou un obscur shoot collectif. La vérité, c’est que nos actes semblaient prémédités par une loi tacite, celle qui consistait à ne pas laisser l’autre deviner nos multiples névroses. Cela ressemblait à une banale réunion d’alcooliques anonymes venus cette fois-là pour s’étirer les fesses. La pudeur qui émanait du groupe était forcée. J’étais sorti de cette première session plein d’idées sombres. Le discours du yogi ne m’avait pas plu. La respiration en kapalobati m’avait laissé plus nerveux que je lorsque j’était entré. Je suis persuadé depuis qu’un type de surventilation peut avoir une incidence néfaste sur l’anxiété. 

J’avais déjà essayé le kundalini avec une jeune psychologue, M.  recommandée par mon voisin, un peintre expressionniste qui travaillait dans un abattoir de nuit. M. était une jolie castillane, avec des rondeurs qu’excusait sa grande sensualité. J’admirais sa tonicité et sa manière d’enrouler sa serviette blanche autour de sa tête avant chaque séance. Une mèche dépassait parfois de ce fin tissu. À ses côtés, un type louche, qu’on devinait éperdument amoureux d’elle, assistait à ces galipettes mystiques avec passion. Son excès de zèle le trahissait. Je me souviens très bien du creusement des reins de M. quand elle nous faisait nous accroupir et faire des sortes de pilates mélangés à des salutations au soleil. Nous récitions des mantras le vendredi à 6h du matin, jusqu’à l’apparition du soleil, justement. Puis nous déjeûnions. Elle nous faisait du thé à l’orchidée sauvage. J’apportais quant à moi des pitchs fourrés au chocolat. J’y suis allé trois fois. Mais la paresse me gagna et j’oubliais bien vite ce devoir hebdomadaire sur moi-même. 


Je m’inscrivis une fois à la Bio Danza de l’association des voisins. Nous nous caressâmes la tête et dansâmes sur "Happy feet" dès le premier jour. Tant de proximité fit paradoxalement s’estomper toutes les pensées interlopes. J’eus néanmoins la bonne idée d’être le seul garçon, ce qui évita les jalousies et autres comparaisons mesquines. Quelques femmes en pré-retraite venaient s’ajouter à la fête et en sortaient revigorées. Elles allaient ensuite à l’herboriste de la même rue acheter du pain intégral et retrouvaient leurs maris dépressifs à la fin de la journée. Je les croisais parfois dans le centre ville, accompagnés de ces pauvres bougres, dans la routine de diverses courses. Nous échangions des sourires empreints de bieveillance et de compréhension mutuelle.

Mais j’ai délaissé la Bio Danza au bout de cinq sessions. Les maris nous surprirent en train de nous chatouiller les aisselles sur du Sting, car la monitrice avait laissé la porte entrouverte pour faire circuler l’air. Je ne voulais pas de conflits. Ma lâcheté fit le reste. Je m’éclipsai.

À présent, je médite une à deux fois par semaine avec ma serpillère et Emile et Image, avec cette sensation d’atteindre ce ramollissement jovial des sentiments tant recherché.

mardi 1 septembre 2015

Interlude sportif





Gnossiennes





Dans la solitude de sa chambre, Satie composait.

A ses vingt ans, il vécut à Montmartre. Ses amis étaient Ravel, Debussy, Picasso. Il jouait du piano dans les cafés. Les musiques orientales, découvertes lors de l’exposition universelle de 1889, eurent une grande influence sur lui.

A trente ans, sans le sou, il s’exila en banlieue, à Arcueil.

Comme un oiseau tapi au coin d’une fenêtre, il attendait que l’hiver cesse. Au dégel, il tapait sur les gouttières et les tuyauteries pour créer de nouveaux sons. On le croyait fou.

Les voisins le maudissaient.

Il fut l’unique hôte de son église. L’automne surtout, il regardait tomber les feuilles. Il cherchait des rythmes dans la nature qui pourraient nourrir son oeuvre.

Il se levait tôt et suivait un horaire strict. Chaque repas, chaque note, devaient obéir à un plan défini. Il distinguait chaque minute de l’existence, comme si les aiguilles de son horloge étaient deux diapasons. Son regard était celui d’un orfèvre.

Il étudia très tard la musicologie pour parfaire son art. Il haïssait l’esbroufe. Malgré son âge, il fut un brillant étudiant, toujours soucieux de se perfectionner.

Il n’était pas romantique. Mais l’argent ne l’intéressait pas. Un jour, une revue lui proposa une collaboration. La somme qu’on devait le payer ne le convaint pas, il la jugeait excessive. Il s’emporta.

Il n’aima qu’une seule femme, la peintre Suzanne Valadon. Il l’appelait Biqui, il lui écrivait des poèmes. Elle le laissa pour un banquier. Cet amour définitivement perdu lui fit écrire les Vexations, qu’il recommanda de jouer 840 fois d’affilée à ses interprètes.


Son art s’éleva par cette absence insurmontable. Il fit revivre Biqui par la musique. Il mourut misérable, sans que ses amis ne se doutèrent de l’état calamiteux de ses finances, car il ne reçevait jamais personne à Arcueil. Il laissa une oeuvre qui elle, n’a jamais veilli, qui exprime l’anxiété et les désirs hésitants d’une âme emplie de mélancolie, cloîtrée dans l’attente. Les mots ne suffisent pas à rendre justice à la musique de Satie, et ce n’est pas une pirouette langagière, ni un prétexte donné à la paresse que de le dire. Il faut s’emplir de ses Gnossiennes jusqu’à satiété pour comprendre que les analyses seront toujours insuffisantes et que ces notes qui tournoient au-dessus de nous comme des nuées d’oiseaux sont là pour nous faire oublier le plat langage de la Communauté.